Bruit blanc


Je vous propose une expérience littéraire qui vaut le détour : La canicule des pauvres de Jean-Simon Desrochers. La journaliste Chantal Guy avait qualifié l'auteur de génie. S'il-vous-plaît, ne crions pas tout de suite au génie. Il ne faudrait pas trop en mettre sur les épaules d'un jeune auteur. Il a trente-trois ans et ce roman est son premier. Quand il aura terminé son oeuvre, l'Histoire décidera s'il est réellement un génie.
Desrochers a mis un an à écrire le plan de son roman avant d'en commencer une ligne. Voilà qui n'est pas rien. Ce roman de sept cent pages subdivisé en cent cinquante chapitres environ ne devrait pas vous faire frémir. Mon cerveau a savouré cette oeuvre deux fois plutôt qu'une. La canicule des pauvres, ce n'est pas de la petite bière.
L'auteur sait trouver le beau même dans le laid. Le Galant est un bloc appartement montréalais miteux où moutonnent des champignons sur les murs. Il y vit une faune tout à fait particulière : marginaux, prostitués, paumés. L'auteur nous raconte la vie grouillante de vingt six personnages et cela, échelonnée sur dix jours de canicule. Chaque chapitre de trois à quatre pages tout au plus est une série de close-ups narrée avec rythme. On a donc un français vendeur de drogue, un pornographe, une propriétaire obsédée par la jeunesse et liftée, une prostituée, un bédéiste japonais parachuté à Montréal pour l'inspiration, un anglo au cerveau tuméfié, une bande de punks, et on a même droit à un cadavre qui se décompose, pour ne nommer que ceux-là. Odeurs, bruit et chaleur donne un savant mix à l'univers de ce roman. Il y a quelque chose de touchant à sentir la puanteur, d'écouter le bruit comme une musique et de cuire sur place comme les personnages. Car, il y a de la tendresse dans ce roman. Desrochers nous donne à voir les drames personnels de chacun et ce qui traverse leur esprit.
Le roman porte en épigraphe quatre citations : Sloterdjick, professeur d'esthétique, Peirce, le sémioticien, Cioran, le philosophe qui voyait un salut dans l'esthétique et le poète et romancier, Raymond Carver. Ces choix ne sont pas anodin. Ce roman est porté sans aucun doute par le rythme mais aussi par le bruit. D'ailleurs l'un des personnages entend un bruit blanc dans sa tête à cause de sa tumeur au cerveau. Ainsi, pourrait-on résumer le livre en disant que c'est un poème moderne en prose sur le bruit ? Il faudrait que j'analyse davantage la question.
Je crois bien que je n'écrirai plus tout à fait de la même façon, maintenant que j'ai lu ce bouquin. Oui, ce roman m'a changée. J'en remercie l'auteur. Mes chroniques auront désormais un tout autre ton. Je le recommande à tous les curieux qui aiment les romans peu ordinaires. La canicule des pauvres est un incontournable.


2 Responses to Bruit blanc

  1. Votre critique me donne envie de lire ce roman que je ne connaissais pas. Un détail, Peirce était philosophe, il est le père de la sémiotique (la sémiologie c'est Saussure) ;-)

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  2. Oui vous avez raison. Je corrige la chose.

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